Vente de kilos, le nouveau business des « voyageurs »

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L’avion est certainement le moyen de transport le plus sûr au monde, il traîne aussi la mauvaise réputation d’en être le plus cher. Le coût du billet pour un long courrier par exemple varie de 200 000 FCFA à  plus de 3 000 000 FCFA selon les compagnies et les classes. Du coup, le billet n’est pas accessible pour certains et pour d’autres, il faut consentir un gros sacrifice.

Pour capitaliser ces frais de transport, certains camerounais n’hésitent pas à vendre une partie de leurs franchises bagages. Un business qui marche. Atangana Joseph, voyageur régulier, fait partie de ces adeptes du business des kilos. « Je n’utilise jamais tous mes 46kg. J’ai l’habitude de vendre le kilo entre 3 000 FCFA et 5 000 FCFA. Ce qui me permet de me retrouver parfois avec plus de 100 000 FCFA avant le voyage ». D’autres camerounais encore plus astucieux enregistrent leurs bagages la veille du voyage pour bénéficier des neuf kilos supplémentaires offerts par Brussels Airlines. Il y en a qui font mieux. Flaure commerçante, n’achète son billet d’avion qu’auprès d’Ethiopian Airlines. Pour profiter des 64 kilos (2×32 kg en soute) offerts. « Avec cette astuce, je ne m’en sors jamais avec moins de 200 000 FCFA par voyage. Ça me permet d’amortir parfois jusqu’à 50% du billet d’avion », se félicite-t-elle.

Vendre ses franchises bagages pour amortir le coût du billet, certains camerounais habitués des vols d’avions, en ont fait une activité commerciale favorite. La pratique qui n’est pas interdite, n’est pas non plus autorisée. En tout cas, le vide juridique, permet à ces voyageurs de circonstance, d’entretenir un réseau de facteurs des grands airs.

Qu’est-ce qui est à l’origine du développement de ce transfert de colis en mode C to C ? Pour trouver la réponse, il faut se rendre dans les agences spécialisées. Chez Pariscam, une agence de fret, une lettre coûte 19 euros (environ 12 400 FCFA). Les voyageurs particuliers la prennent à cinq euros (environ 3 275), et le prix peut être revu à la baisse. Autre exemple, dans la même entreprise, un bagage de 20 à 23 kg coûte 290 euros (environ 189 250), soit le kilogramme revient à 8 958 FCFA. Les particuliers le prennent en moyenne à 161 euros (près de 105 000 FCFA). Soit un kilo à un peu plus de 4500 FCFA. Chez les compagnies aériennes, les services de Cargo existent. Mais les coûts, généralement élevés, et les conditions d’entrée (paperasse, dédouanement, etc.) restent le plus grand facteur de découragement.

C’est pour contourner ces barrières (financière, administrative et fiscale), que voient le jour ces nouveaux réseaux de distribution. Comment fonctionne le business ? Où et à qui les vendent-ils ? Est-ce fiable ?

Le coup de pouce des réseaux sociaux

Généralement, les voyageurs, leurs familles ou leurs connaissances sont membres de plusieurs groupes spécialisés sur les réseaux sociaux. Sur Whtatsapp ou sur Facebook, on compte des dizaines de groupes où des communautés de milliers de voyageurs vendent leurs franchises, en achètent, bref, « s’entraident » pour utiliser l’expression consacrée. Parmi les groupes les plus populaires, « Qui go ? », « Qui go au Mboa » ou encore « Qui go au pays ». Ici, les franchises se paient parfois au comptant une fois le colis arrivé à destination, parfois avant, via des paiements mobiles effectués dans les comptes de proches. En tout cas, les négociations, généralement « In box », aboutissent à une sorte de « Gentlemen agreement ». Loin d’être anodine, certains foras appliquent une norme de sécurité. Chez « Qui go ? » par exemple, le voyageur envoie souvent une copie de son billet d’avion à l’administrateur du groupe. Ce n’est pas obligé, mais c’est rassurant. Notamment pour ceux qui veulent montrer patte blanche aux potentiels acquéreurs de kilos.

Mais là s’arrête la norme. « Chez-nous, les prix ne sont pas standards. C’est la loi du marché. Chacun fixe son tarif, et les négociations se font en messagerie privée. Il y a des voyageurs qui proposent le kilo entre 2 500 FCFA et 3 000 FCFA, pour le même trajet. D’autres le vendent entre 5 000 FCFA et 7 000 FCFA », explique Flaubert, administrateur de « Kilos dispo », un forum WhatsApp très couru. Celui qui a lui-même l’habitude de voyager ajoute par ailleurs que « la nature des colis est acceptée ou refusée selon les voyageurs. En général, ils sont réfractaires aux vivres, pour la simple raison que parfois, vous vous retrouvez à payer la taxe phytosanitaire, ou la Douane à prix fort, pour un colis qui ne vous a pas rapporté grand-chose ».

Colis perdu

Cependant, le deal ne se passe pas toujours comme prévu. Robert, adepte des foras de voyageurs, en a fait l’amère expérience. « Il y a quelques mois, j’ai contacté une dame qui avait posté une annonce de vente de deux bagages de 23 kilos chacun à 7 euros le kilo de Bruxelles pour Douala. Cette dame m’a posé mille et une conditions pour le transport de ma valise de 23 kg. Conditions que j’ai rempli à contre cœur. Une fois arrivée au Cameroun, la dame est restée injoignable. Elle m’a bloqué sur les réseaux sociaux et son contact du Cameroun ne passait pas. Malgré mes publications, et la mobilisation des administrateurs du forum dans lequel nous avons dealé, je n’ai jamais récupéré mon colis. Je rappelle que j’avais payé en totalité en avance. En tout, c’est plus de 300 000 FCFA qui sont partis en fumée », raconte-t-il.

Des dérives sur la vente des kilos, se perpétuent en moyenne cinq fois par mois dans les foras, confessent les administrateurs de foras que nous avons contacté. « Je dois parfois gérer des cas où le destinataire supposé payer à la livraison prend la poudre d’escampette. Tout comme nous avons aussi des situations où, malgré le caractère urgent du colis transporté, le voyageur prend tout son temps pour le livrer. Du coup, il n’est parfois plus d’aucune utilité au moment de la livraison », déclare Jean-Marc, administrateur d’un forum sur le réseau social Facebook. Afin de palier à cela, le forum de Robert a établi une liste des voyageurs fiables et sérieux de la communauté. « Dans tous les cas, vendre ses franchises bagages pour amortir ses dépenses demeure une astuce intéressante. Seulement, comme tout business il faut rester vigilent et prendre des mesures protectrices comme signer un document résumant le deal, couvrant ainsi chacun en cas de dérapage », conclut-il.

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