Cameroun : Comment l’affaire Touristique Express est devenue une «affaire Général(e)»

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23 octobre 2017. Le Cameroun est en deuil. 14 personnes viennent de perdre la vie (Une dizaine d’autres sont blessées) dans un accident de la circulation survenu entre Boumnyebel et Sombo, sur la nationale n°3 (Yaoundé-Douala). Parmi les véhicules impliqués, un bus de Général Express Voyages et trois autres véhicules, notamment un camion grumier transportant des billes de bois et deux semi-remorques.

Deux jours plus tard, le 25 octobre 2017, Edgard Alain Mebe NGO’O, ministre des Transports, prend son stylo, et pose sa signature sur une décision portant suspension de Général Express Voyages pour une durée de trois mois.

Dans sa décision, le ministre attribue la responsabilité au conducteur du bus immatriculé CE 370 Gp appartenant à l’opérateur de transport interurbain de personnes.

Général Express 
Au lendemain de la suspension, le top management fait une introspection. Un audit est commandé, qui permet de relever beaucoup d’irrégularités.

Entre trois et quatre voyages par chauffeur par jour, excès de vitesse, surcharge dans les bus, etc.

L’entreprise lance un plan de restructuration. Avec des sessions de formation à la conduite défensive, une révision de l’organisation de son exploitation, etc. Mais sur le terrain, un autre facteur tourne en sa faveur.

Too big to fall
Ce que lex-tout puissant ministre délégué à la Présidence de la République chargé de la Défense oublie, c’est que sur la ligne Douala Yaoundé (dans un moindre mesure) et sur les lignes Yaoundé-Mbouda (sur la route Nationale N4) et Douala-Bafoussam, Général Express Voyages exercice un quasi-monopole.

Les jours qui suivent sont catastrophiques. Une crise du transport s’installe, les prix flambent, certains paient jusqu’à 10 000 FCFA pour rallier Bafoussam ou Mbouda, sur cette ligne où le ticket de voyage n’avait jamais dépassé les 7000 (pratiques spéculatives des weekends comprises).

Le présent est déjà compliqué, mais l’horizon s’annonce encore pire. Cet horizon, c’est la période des fêtes de fin d’année. Fin novembre-décembre, et le vaste mouvement des populations que cela engendre.

Général, qui compte plus de 200 bus à l’époque est très gros pour être remplacé, trop puissant pour s’en passer. Un mois plus tard, le puissant ministre froisse sa décision, et réduit la suspension de Général Express de trois mois à un mois « à titre exceptionnel ». Une décision qui vaut levée de la suspension, puisqu’elle tombe exactement un mois après la suspension.

Sortie Express de Ngallè Bibehe
Six ans après Mebe NGO’O, Jean Ernest Masséna NGALLÈ BIBÈHÈ, qui l’a remplacé en 2018 fait une sortie pour le moins expresse.

Suite à l’accident de la circulation survenu le 11 mais 2023, où 15 personnes ont perdu la vie, le ministre décroche son stylo à plume et signe la suspension de Touristique Express pour un mois « éventuellement renouvelable ».

Comme c’était déjà le cas avec Général, Touristique Express se remet en question. Mise en place d’un nouveau plan de formation des chauffeurs (l’entreprise en faisait déjà); révision de son exploitation, et d’autres mesures sont prises.

Ceci, avec l’accompagnement du Groupement des Transporteurs Terrestres du Cameroun (GTTC), qui compte l’entreprise parmi ses membres.

Mais là aussi, ce n’est pas la restauration qui fera accélérer les choses.

Sur les lignes septentrionales (Yaoundé-Douala-Nkongsamba-Kousséri), l’absence de Touristique crée le chaos. DANAY, PLANETE, Overland et les autres peinent à répondre à la forte demande…

Touristique Express, et ses 2 millions de personnes transportées en 2022 (données officielles), pionnière dans la spécialisation des chauffeurs par tronçons (sur la ligne Douala-Kousséri par exemple, quatre chauffeurs sont utilisés par bus) ne doit pas rester aussi longtemps à l’arrêt.

Le coup d’accélérateur du GTTC
Le GTTC, qui a tenu des séances de travail dans tous les terminaux de Touristique au Cameroun écrit au ministre des Transports.

« Excellence, monsieur le ministre, nous avons l’honneur de porter à votre attention que l’ensemble des membres du GTTC y compris le vice-président du GTTC chargé du Transport interurbain de personnes, le PDG de TOURISTIQUE EXPRESS SA, s’inclinent devant la mémoire des disparus de cette tragédie», écrit Ibrahima YAYA, Président dudit groupement.

« La décision susvisée est une parfaite illustration des risques encourus par les entreprises qui feraient l’économie du respect strict des règles de sécuritéroutière. En tant que garant de la mise en œuvre de la politique gouvernementale en matière de transport et sécurité routière si chère à Monsieur le Président de la République,Chef de l’Etat, Chef suprême des armées, S.E PAUL BIYA, nous comprenons cette décision qui par ailleurs va sans doute apaiser les familles durement frappées», reconnaît-il.

Puis, le patron du GTTC met le gouvernement face à ses responsabilités. « au regard de la situation d’oligopole de TOURISTIQUE EXPRESS SA dans le Grand Nord en général et de manière singulière sur les corridors NKONGSAMBA-KOUSSERI, BERTOUA-KOUSSERI, et compte tenu de la nécessité d’encourager les entreprises citoyennes qui opèrent parfois sur des corridors accidentogènes et moins rentables à l’effet d’accompagner le gouvernement dans ses missions régaliennes notamment l’offre de transport pour tous ses concitoyens, nous proposons sauf meilleur avis de votre part que cette sanction soit allégée sans blesser les sensibilités des familles endeuillées ».

Il termine, en prenant des engagements forts. « Aussi, prenant acte de l’erreur d’un individu au volant dans le cas d’espèce et de son impact sur la survie d’une entreprise, le GTTC s’engage à accompagner TOURISTIQUE EXPRESS SA par le renforcement de capacité du personnel naviguant sur les modules Qualité-Hygiène-Sécurité-Environnement ».

Enseignements
À la suite de séances de travail avec Touristique et le GTTC, le ministre des Transports decide de lever sa suspension.

Ces deux cas, auxquels on peut ajouter dans une moindre mesure celui de FINEXS voyages (où un gendarme avait été battu à mort, avec pour conséquence le fermeture du terminal de FINEXS à Douala) sont porteurs d’enseignements.

Le premier enseignement réside au niveau de la décision administrative, qui ne doit pas rester un texte, mais doit tenir compte du contexte.

Après la suspension de Général Express et la levée presque précipitée de la suspension par l’ancien Mintransports, l’entreprise a été impliquées dans d’autres accidents de la circulation aussi importants que celui d’octobre 2017. Avec comme conséquence, une nouvelle suspension, cette fois, par l’actuel ministre.

La suspension systématique ne saurait mettre fin aux accidents sur des routes où toutes les conditions ne sont pas réunies (bon état du véhicule, bonne formation du chauffeur, bon état des routes et des signalisations…).

L’autre enseignement réside au niveau économique. Quelle que soit la douleur des familles, ou la gravité de l’accident, la grosseur de l’entreprise, et son impact socio-économique doivent être pris en compte dans les décisions.

Le troisième enseignement réside au niveau de la régularisation, du suivi, de l’encadrement. Pourquoi le ministre, pour aller au village, ne prendrait-il pas souvent le bus, fut-il VIP, et n’enverrait-il pas ses collaborateurs prendre régulièrement des bus « classique » pour leurs déplacements ? Combien d’audits sont commandés par an par l’État sur ces entreprises ?

La dernière question, qui ne colle pas beaucoup avec les précédentes, mais garde toute sa pertinence, est la suivante : l’affaire Touristique ne risque-t-elle pas d’être utilisée par les autres comme un cas de jurisprudence ?

Frégist Bertrand TCHOUTA,
Directeur de publication
Secrétaire Exécutif de l’Observatoire Indépendant des Transports

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